Le premier procès pour crime contre l’humanité français qui s’ouvre à Lyon le 11 mai 1987, au cours duquel plus de 120 témoins viendront à la barre, oppose 39 parties civiles à l’ancien chef de la Gestapo de Lyon.  À l’issue des 37 audiences, la cour d’assises du Rhône condamne Klaus Barbie à la réclusion criminelle à perpétuité. La loi du 11 juillet 1985 voulue par Robert Badinter, qui autorise le filmage des procès pour la constitution d’archives historiques de la justice, nous permet aujourd’hui de revoir ce procès hors normes.

Qui est Klaus Barbie?

 

Nikolaus (Klaus) Barbie naît le 25 octobre 1913 à Bad Godesberg en Rhénanie-Westphalie. Bachelier en 1934, il fait déjà partie des Jeunesses hitlériennes depuis le 1er avril 1933. Dès 1935, il est recruté par le Sicherheitsdienst (SD), service de sécurité du parti nazi sous les ordres d’Helmut Knochen, futur chef adjoint de la SIPO-SD en France occupée. Après Amsterdam, Klaus Barbie est envoyé à Lyon et prend la tête de la section IV de la Gestapo (police secrète d’État allemande) qui dépend de l’office central de sécurité du Reich.

Exécutions, arrestations, rafles de Juifs, Klaus Barbie fait régner la terreur dans la région et sera bientôt surnommé le « boucher de Lyon ». Le 21 juin 1943, c’est lui qui arrête Jean Moulin à Caluire et le torture à mort.

A la Libération, Barbie s’enfuit. Criminel de guerre recherché, il sera d’abord recruté par le contre-espionnage américain (CIC) à qui il apportera son expérience du renseignement dans le contexte de la guerre froide. Condamné à mort par contumace par le tribunal militaire de Lyon, il va alors s’enfuir en Bolivie avec l’aide des américains en 1951. Il devient alors Klaus Altmann et apporte à nouveau son expérience à l’armée bolivienne.

En 1971, Klaus Barbie est repéré au Pérou par Beate Klarsfeld, la chasseuse de nazis allemande. Il s’enfuit à nouveau en Bolivie et son extradition vers la France est refusée. La chute du dictateur bolivien Hugo Banzer à l’automne 1982 changera alors la donne et il sera finalement ramené en France en février 1983.

Le 11 mai 1987, Klaus Barbie comparait enfin devant l’Histoire et face à ses victimes.

La traque (1971-1983)

En juin 1971, le parquet de Munich décide de rendre un non-lieu en faveur du « boucher de Lyon ». Alertés, les époux Serge et Beate Klarsfeld se mobilisent pour faire rouvrir son dossier.

La traque de Klaus Barbie débute alors dans le courant de l’été 1971 : le couple Klarsfeld repère Klaus Barbie en Bolivie, où il vit tranquillement depuis 1951 alors qu’il est condamné à mort par contumace en France.

 

« Si Klaus Barbie avait été jugé en Allemagne en 1980, il n’aurait eu que 5 ans de prison. Parce qu’il était complice et non l’auteur du crime » 

Serge Klarsfeld

 

La traque menée par Serge et Beate Klarsfeld va durer 12 ans et finalement s’achever à Lyon, en février 1983. Pendant ces douze années de combat pour faire arrêter Barbie, les époux « chasseurs de nazis » le traquent de Munich à Lima, de Paris à La Paz, alertent l’opinion publique, réunissent des preuves des crimes qu’il a commis en France. Beate Klarsfeld ira même jusqu’à s’enchaîner à un banc de La Paz avec Ita-Rosa Halaunbrenner et Serge Klarsfeld ira jusqu’à envisager un enlèvement, comme pour Eichmann. Ils parviendront finalement à le faire expulser en France en 1983 suite à la chute du dictateur bolivien Hugo Banzer. 

Serge et Beate Klarsfeld retracent leur inlassable traque des criminels de guerre dans un livre intitulé Mémoires (Flammarion, 2013).

L’instruction

Les crimes de guerre pour lesquels Klaus Barbie a déjà été condamné sont prescrits depuis 1974. Le juge d’instruction Christian Riss a alors pour mission de rechercher d’autres actes commis par Klaus Barbie et jusque là ignorés qui pourraient permettre de requalifier les crimes de guerre dont il est accusé de crimes contre l’humanité. Cela permettrait de rendre ces crimes imprescriptibles. 

 

« Klaus Barbie était un cadre. Le rouage essentiel d’une machine de mort entre les concepteurs et les exécutants des camps »

M° Zaoui, avocat au nom des victimes de la rafle de l’UGIF

 

 

L’instruction va durer deux ans et demi, de février 1983 à octobre 1985, le temps de réunir les témoins des crimes dont on accuse Klaus Barbie, quarante ans après les faits. 

Barbie se verra imputer la rafle de de l’Union générale des israélites de France (UGIF) le 9 février 1943, rue Sainte-Catherine à Lyon ; la déportation des enfants juifs de la colonie d’Izieu dans l’Ain avec cinq adultes le 6 avril 1944 ; de la déportation d’environ 650 personnes par le dernier train qui quitte Lyon le 11 août 1944 sous escorte allemande. Il est aussi accusé de la mort précédée de tortures du professeur Marcel Gompel, Juif et résistante et de la déportation de 21 Juifs et 38 résistants arrêtés individuellement.

Klaus Barbie, de son côté, assure n’avoir aucun souvenir de ces faits et des actes de torture et n’avoir pas été informé du sort réservé aux déportés.

Au terme du procès, Klaus Barbie sera condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour crime contre l’humanité.

 

Les acteurs du procès

L’accusation : les parties civiles

Face à Klaus Barbie et son avocat, Jacques Vergès, 39 avocats représentent les parties civiles : anciens juifs et résistants déportés comme Simone Lagrange, Honoré Lanfranchi, Lise Lesèvre, Itta Halaunbrenner, Fernand Hahn, Alice Joly ou encore les quarante-quatre enfants de la Maison d’Izieu. Parmi ces avocats, on retrouve Roland Dumas, Alain Jakubowicz mais aussi Serge Klarsfeld, à l’origine de l’arrestation du « boucher de Lyon ». Les plaidoiries de ces avocats accusent Barbie pour ses crimes contre l’humanité mais également pour la mémoire de ces victimes, afin que ces crimes ne soient pas oubliés. 

 

« Personne n’est sorti du procès Barbie comme il y est entré »  
Pierre Truche, procureur général 34 ème audience

 

La défense : Maître Jacques Vergès

Avocat de Klaus Barbie lors de son procès, Jacques Vergès fut plus tôt celui du FLN en Algérie (Front de libération nationale), se positionnant contre le colonialisme, et défendant, entre autres, Djamila Bouhired, accusée de terrorisme. Jacques Vergès est donc déjà passé « de l’autre côté du miroir » et a inventé sa fameuse « défense de rupture ». Il choisira, lors du procès Barbie, d’évoquer les crimes de la France en Algérie et la collaboration française afin de tenter de diviser la France et de faire annuler le procès. 

 

Président de la cour : André Cerdini.
Procureur général : Pierre Truche.
Substitut général : Jean-Olivier Viout.

« A toutes les questions portant sur la culpabilité, il a été répondu oui à la majorité d’au moins huit voix… »

André Cerdini, président lit le verdict : Klaus Barbie est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.

Un procès médiatique

Depuis qu’il a été arrêté, Klaus Barbie estime être « détenu illégalement en France ». Il refuse de comparaître, sur les conseils de son avocat, Me Vergès, qui menace de son côté de salir la Résistance en révélant les noms de ceux qui auraient livré Jean Moulin à la Gestapo. 

Le procès, qui va durer du 11 mai au 4 juillet 1987, est largement médiatisé, il attire de nombreux curieux chaque jour devant le Palais de justice de Lyon, la ville est sous tension. Et pour cause, il s’agit du premier procès pour crimes contre l’humanité en France mais également, à l’initiative du garde des Sceaux de l’époque Robert Badinter, du premier procès entièrement filmé, comme celui de Nuremberg.

Cette idée de procès filmé s’inscrit dans une démarche pédagogique et laisse entrevoir pour la première fois l’idée de la transmission aux générations futures.

Plusieurs centaines de journalistes couvrent ce procès hors normes. Certains ont abandonné lors de l’annonce du refus à comparaître de Barbie mais bon nombre sont restés. Et, plus que l’aspect sensationnel du procès, les journalistes cherchent à participer au devoir de mémoire à travers la retranscription de la parole des victimes. Le ton est donné, ce sont les témoins qui sont au centre de la médiatisation.

Le réveil de la mémoire

Le procès Klaus Barbie va libérer la parole des victimes et ouvrir une nouvelle étape dans la construction de la mémoire de la Seconde guerre mondiale, notamment l’idée de la transmission de la mémoire de la Shoah à travers les témoignage des survivants et les œuvres artistiques et littéraires.

« Six millions de mort étaient avec moi aujourd’hui : s’ils ont marqué le jury, j’aurais gagné quelque chose »

Simone Kadoshe-Lagrange, arrêtée par Klaus Barbie et déportée à Auschwitz